Début septembre, j’ai eu la rare occasion d’aller à Paris et j’en ai profité pour faire un tour au centre culturel coréen. J’ai ainsi pu voir la magnifique exposition, avec une visite guidée, sur la fête des lanternes, en place du 24 mai au 16 septembre 2022. Si comme moi vous habitez loin de la capitale, je vous propose de visiter l’exposition à distance.
Les origines de la fête des lanternes
Le festival des lanternes (Yeondeunghoe) a traditionnellement lieu au mois de mai dans toute la Corée. Il provient à l’origine d’un rite de la religion bouddhique indienne, déjà en place en -57 av. J.C., qui célèbre la naissance de bouddha Shakyamuni, le 8e jour du 4e mois lunaire. A cette époque, les lanternes ne font pas partie du rituel. C’est lors de la diffusion de ce rite en Chine que la lumière y fait son apparition avant de prendre une place importante lors de l’extension du rituel à la Corée, à l’époque Shilla (6° siècle), qui a intégré les lanternes à grande échelle.
L’embrasement de toutes ces lanternes représente l’éveil de Bouddha, et l’explosion de lumière en résultant vise à chasser les ténèbres qui oppressent l’humanité, répandant paix et sagesse sur le monde. C’est d’ailleurs le seul pays à avoir conservé cette tradition. A l’époque de Goryeo (918-1392) et de Joseon (1392-1897), la fête était organisée par le roi. Les rues et les arbres étaient parées de lanternes accrochées sur des mats temporaires (Deunggan). Chaque foyer érigeait également un mat et l’ornait d’autant de lanternes que de membres y résidant.
Lors de cette fête, la ville s’allume et chacun allume son âme pour souhaiter des choses positives à tout un chacun. La fête commence lorsque les 50 000 lanternes sont allumées et le premier évènement en est le rite du bain du jeune Bouddha. A terme, 100 000 lanternes illuminent la fête.
La fête des lanternes a été inscrite sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO en 2020. De nos jours, c’est plus une fête culturelle qu’une fête religieuse.
La légende de Nanta
Cette légende, issue du Tripitaka Koreana, un recueil de textes sacré bouddhiques du 11° siècle, est à l’origine de la tradition de l’offrande de la lanterne.
La voici telle qu’elle est contée dans l’exposition :
La lampe à huile d’une pauvre femme
Bouddha, itinérant, s’arrêta dans un village. Il était tard, la nuit était tombée. Les villageois allumèrent alors des lanternes dans chaque rue afin d’éclairer le chemin de Bouddha.
Nanta, une pauvre femme peinant à gagner son propre pain quotidien, désirait en faire autant mais ne savait que faire. « Je n’ai eu aucun mérite dans ma vie antérieure, je ne peux donc pas faire d’offrandes à Bouddha, quand bien même celui-ci se présenterait devant moi… ».
Triste et désolée, Nanta alla acheter de l’huile avec la seule pièce de monnaie qu’elle gagna au cours de la journée. Il lui manquait beaucoup d’argent, alors elle supplia le marchand, qui finalement, pris de pitié, lui donna de l’huile.
Elle planta alors une mèche dans une lampe en piteux état, puis l’alluma. « Bouddha, je suis pauvre, je ne puis vous offrir que cette modeste lampe. En vertu de ce mérite, dans ma prochaine vie, veuillez m’accorder la lumière de la sagesse qui bannit les ténèbres de tous les êtres ».
Quelque chose d’étrange se produisit alors. Toutes les autres lumières s’éteignirent dans la nuit profonde hormis la lanterne de Nanta qui brûla avec encore plus de vigueur. Voyant cela, Bouddha murmura : » Cette lampe a été offerte de bon cœur par une femme pauvre dotée d’une grande dévotion pour sauver tous les êtres. C’est pourquoi cette lumière ne s’éteindra jamais, et Nanta entrera sûrement au Nirvana dans sa prochaine vie grâce au mérite de son offrande ».
Les motifs des lanternes
Les lanternes peuvent prendre des formes et des motifs très variés, des plus traditionnels (motifs bouddhiques) au plus modernes (BTS) en passant par des motifs de la culture traditionnelle coréenne (maison, peintures, instruments de musique créés pour la parade et le groupe de danse suivant la parade…).
La forme traditionnelle des lanternes est en forme de fleur de lotus, d’octogone ou de rectangle. Il n’y a cependant aucune règle et chacun peut laisser libre cours à son imagination.
Voici la signification de quelques motifs que l’on trouve souvent sur les lanternes :
Le lotus, symbole bouddhique de pureté. En effet, le lotus fleurit dans l’eau trouble et est lié au bouddhisme car il signifie que même dans une situation difficile, la pratique quotidienne permet d’éclore.
Les fruits et les animaux, issus des œuvres d’art de l’époque confucianiste Joseon :
La pastèque dont les nombreux pépins sont symbole d’abondance, de fécondité, et représentent les nombreux bras nécessaires pour l’agriculture.
La tortue, symbole de longévité
Le poisson, synonyme de réussite sociale via le concours national
La crevette, dont le nom chinois « Ha » se prononce comme le mot signifiant célébration, félicitations, joie, sourire…
La grue, animal idéal des élites par ses gestes très élégants et maitrisés, ainsi que sa modestie. Elle est également le symbole des fonctionnaires lettrés.
Le tigre, représentant la Corée et symbole des fonctionnaires militaires.
Le prunier, les orchidées, les chrysanthèmes et le bambou qui représentent les 4 attitudes idéales des élites.
Le haechi, animal imaginaire mythique de Corée qui juge le bien et le mal.
Le dragon, symbole du roi et du pouvoir
De nombreuses lanternes sont également réalisées à partir de monuments nationaux ou bouddhiques, à l’instar des pagodes ou de la cloche du temple de Gyeongju. Il faut remarquer que la cloche coréenne a une forme différente de nos cloches. La tige présente à son sommet permet, selon les croyances, d’améliorer la durée de résonance de la cloche et de l’entendre jusqu’à la fin de la vibration.
Reproduction d’une lanterne en pierre de la période Silla unifié de l’ermitage de Baekjangam du temple Silsangsa. Réalisation Yin Song-Ja. Désignée trésor national coréen, c’est la seule lanterne gravée d’une balustrade.
Le piédestal et la plateforme centrale sont en forme de lotus.
Lanterne reproduisant la pagode de pierre à cinq niveaux du temple de Geumsansa – Réalisation Jeon Yong-Il.
Pagode de l’époque Goryeo désignée trésor national coréen
Evolution depuis 1971 de la lanterne en forme de pagode en pierre
Lanterne tambour du Dharma – Réalisation Yin Song-Ja. Le son du tambour sauve les êtres vivants, il fait écho aux enseignements de Bouddha. Sa base représente un haechi.
Lanterne tambour du Dharma – Réalisation Yin Song-Ja. Le son du tambour sauve les êtres vivants, il fait écho aux enseignements de Bouddha.
Lanterne grande cloche bouddhique – Réalisation Yin Song-Ja. Lorqu’elle résonne, elle transmet de le Dharma et libère tous les êtres de l’enfer de leurs souffrances
Grande lanterne en forme de lotus
Aperçu de la variété des lanternes accrochées sur des répliques réduites de mats Deunggan
Aperçu de la variété des lanternes accrochées sur des répliques réduites de mats Deunggan
Lanterne gong en forme de nuage – Réalisation Yon Song-Ja
Lanterne moderne représentant la Corée (unifiée)
Lanterne moderne représentant les membres du groupe de K-pop BTS
Lanterne moderne représentant la tour de Namsan – Séoul
Lanterne moderne reprenant les symboles de la Corée
Diverses lanternes
Lanterne avec un souhait
La fabrication des lanternes
A l’origine, les lanternes sont fabriquées à la main avec une structure en bois de bambou recouverte de papier hanji. Ce papier est fabriqué à partir des fibres du bois de mûrier, ce qui lui confère un côté lisse et l’autre moins lisse. Il a pour particularité de ne pas se déchirer facilement, de ne pas craindre les insectes et de bien absorber l’eau et la peinture. De part ces spécificités, il est également utilisé pour fabriquer les livres et pour masquer les fenêtres des maisons traditionnelles coréennes (hanok) après être passé dans un bain d’eau ou d’alcool de riz afin de le durcir.
Le papier est collé à l’aide d’alcool de riz, il faut donc laisser le temps à chaque collage de sécher.
Les lanternes sont décorées avec de la peinture traditionnelle coréenne, qui présente des couleurs traditionnelles différentes des nôtres car les pigments naturels disponibles sont différents. La peinture étant à l’eau, il est nécessaire d’attendre entre chaque couche de peinture pour éviter un effet « aquarelle ». Il n’est pas possible d’utiliser de la peinture à l’huile car celle-ci bloquerait la lumière, ce que la peinture coréenne ne fait pas.
La fabrication étant très difficile, elle est réalisé par des spécialistes des lanternes traditionnelles. Elle est réputée enseigner la sagesse et la patience.
De nos jours, le bambou tend à être remplacé par du métal mais les lanternes sont toujours réalisées à la main. Les bougies ou les lampes à huiles ont été remplacées par des lumières à piles, ce qui a conduit à la diminution de la taille des lanternes, le risque de feu étant quasiment éliminé. La technique de fabrication s’est essentiellement transmise dans les temples mais le Comité de conservation de la fête œuvre à sa démocratisation. Les lanternes sont ainsi confectionnées chaque année par les temples, des élèves, des associations, des familles, lors d’ateliers de démocratisation de la fabrication… Cette activité de groupes permet de resserrer les liens sociaux. Les lanternes géantes sont quant à elles fabriquées dans des ateliers spécialisés.
Voici les étapes de fabrication de trois lanternes telles qu’indiquées dans l’exposition.
Fabrication de la lanterne en fleur de lotus
Confection de l’armature
Entailler au couteau le nœud ou la partie la plus épaisse d’une branche de bambou. Passer doucement cette entaille sous la flamme d’une bougie et plier la branche. Répéter l’opération avec 5 autres branches. Attacher ensemble ces 6 morceaux de bambou avec du fil de coton afin de former une structure octogonale, puis renforcer les points d’attache en les recouvrant de papier coréen hanji.
Collage du papier
Appliquer du papier hanji sur l’armature et marquer celui-ci en pressant légèrement avec les doigts pour obtenir le patron d’un losange. Découper ce losange en laissant un peu de marge sur chaque côté. Coller d’abord la partie rectangulaire, puis finir par les parties triangulaires du losange.
Décoration
Fabriquer les pétales un par un avec du papier coloré. Coller les premiers morceaux en partant du haut de la lanterne, les pétales pointant vers le haut. A partir de la seconde rangée, coller les pétales en les espaçant un peu plus les uns des autres. En arrivant à la dernière rangée, coller les pétales en les laissant cette fois pointer vers le bas pour former le calice
Pour fabriquer les pétales, une feuille de papier est placée entre deux cordes sur un morceau de bois. Une planche de bois coulissante est ensuite utilisée pour plier le papier en venant buter sur l’une des cordes.
Fabrication de la lanterne en fleur de lotus
l’outil présenté est celui utilisé pour créer chaque pétale.
Pétale pour la fabrication de la lanterne en fleur de lotus
Fabrication de la lanterne pastèque
Confection de l’armature
Travailler les tiges de lespedeza bicolor (bambou) séchées en les arrondissant, et les placer dans un récipient rond afin de leur donner la forme de 6 cerceaux. Réaliser l’armature en attachant les cerceaux entre eux par chaque côté avec du fil de coton recouvert de papier hanji afin d’obtenir une sorte de cube.
Collage du papier
Après avoir calqué l’armature circulaire sur du papier hanji, découper un patron en forme de cercle en laissant un peu de marge. Utiliser ce patron pour dessiner d’autres cercles dans du papier coloré rouge pour figurer la partie intérieure de la pastèque. Puis réaliser la peau de la pastèque dans du papier de couleur verte. Coller d’abord les morceaux de papier vert, puis finir par les cercles de papier rouge.
Décoration
Après avoir collé le papier, dessiner en noir des rayures sur les parties vertes et des pépins sur les cercles rouges pour finaliser la forme de la pastèque.
Fabrication de la lanterne octogonale
Confection de l’armature
Entailler au couteau le nœud ou la partie la plus épaisse d’une branche de bambou. Passer doucement cette entaille sous la flamme d’une bougie et plier la branche. Répéter l’opération avec 5 autres branches. Attacher ensemble ces 6 morceaux de bambou avec du fil de coton afin de former une structure octogonale, puis renforcer les points d’attache en les recouvrant de papier coréen hanji.
Collage du papier
Appliquer du papier hanji sur l’armature et marquer celui-ci en pressant légèrement avec les doigts pour obtenir le patron d’un losange. Découper ce losange en laissant un peu de marge sur chaque côté. Coller d’abord la partie rectangulaire, puis finir par les parties triangulaires du losange.
Décoration
Pour finir, coller du papier coloré sur les bords de la lanterne et décorer de motifs (étamines de fleurs, pampilles, cigales…).
Fabrication de la lanterne octogonale et en pastèque
Décorations pour la fabrication de la lanterne octogonale
Le défilé des lanternes
Cette parade, nommée Haengsang, se déroule à la première pleine lune de l’année. Elle est issue de l’habitude qu’avait le roi de la période Silla unifiée (fin du 7° siècle – 10° siècle) de se rendre au temple de Hwangnyongsa pour admirer les lanternes.
La fête des lanterne est devenue un rituel national sous la dynastie Goryeo. C’est à cette période que la parade prend forme avec la visite du roi au temple et son retour au palais. Il est alors escorté de gardes d’honneur, d’une fanfare et de fonctionnaires et la parade parcours les rues illuminées par les lanternes à la nuit tombée pour éclairer son chemin.
Le fête des lanternes aurait pu disparaitre à l’époque Joseon à cause de la politique anti-bouddhisme. Cependant, les coréens l’ont préservée en continuant à accrocher des lanternes malgré l’absence de parade.
Ensuite, la parade est de retour (en version réduite) sous l’occupation japonaise (1910-1945) pour certains évènements bouddhistes ou scolaires. Après la libération, elle est relancée en 1955 avant de retrouver son rapport avec la naissance de bouddha en 1990, année de sa désignation comme fête nationale.
Aujourd’hui, la parade est constituée de lanternes portant les souhaits de ceux qui les ont fabriquées et les spectateurs se mêlent à la procession dont la destination est le Hoehyang Hanmandang où à lieu la célébration finale qui clôture la parade. Cette célébration est l’apogée de la fête est symbolise l’atteinte de l’harmonie.
Composition de la parade
La parade est composée ainsi (dans l’ordre) :
Tête de parade
Étendard de Yeondeunghoe
Bannière verticale d’un bodhisattva montrant le chemin
5 bannières verticales symbolisant le Bouddha des 5 points cardinaux
fanfare
garde d’honneur traditionnelle en uniforme militaire
palanquin portant le bébé Bouddha
lanterne des bbodhisattvas Moonsu et Bohyeon entourant le Bouddha
lanterne des divinités protectrices du dharma (Shakra, Brahma et 4 rois célestes)
lanterne des offrandes des six Dharma
lanterne du père (roi Shuddhodana) et de la mère du Bouddha (reine Maya)
lanterne des instruments de musique céleste
lanterne traditionnelle, scènes de montagne et comité exécutif de la cérémonie
5 groupes de porteurs de lanternes
Moines
bouddhistes
étudiants
visiteurs étrangers
participants coréens
La parade en figurines de papier hanji – Réalisation Yang Mi-Young
La parade en figurines de papier hanji – Réalisation Yang Mi-Young
La parade en figurines de papier hanji – Réalisation Yang Mi-Young. La tête de parade
La parade en figurines de papier hanji – Réalisation Yang Mi-Young. Les moines
La parade en figurines de papier hanji – Réalisation Yang Mi-Young. Les étrangers et les coréens
La visite est maintenant terminée, je remercie grandement la guide qui a pris le temps de nous expliquer plus en détails tout cela. La prochaine étape serait de pouvoir y participer en Corée ! Avez-vous déjà eu cette chance ?